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La complainte des malchanceux

Comment percevoir la chance à Magic ? Louis nous propose de voir la chose sous un nouveau point de vue.
Par Louisbach - Le dimanche 06 novembre 2016
Tags : chance
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La complainte des «malchanceux »

Ou pourquoi la chance n’existe pas

Bienvenue dans ce premier article d’une série que je souhaite consacrer aux comportements  les plus inutiles et nuisibles des tournois de Magic. Nous sommes tous plus ou moins coupables de certains de ces comportements à des degrés différents et le but ici n’est pas de dénoncer ou d’attaquer certaines personnes mais plutôt d’expliquer pourquoi ces comportements sont dommageables. Le plus souvent d’ailleurs, ce sont les personnes à l’origine de ces pratiques qui en pâtissent le plus. Supprimer ces comportements nous rendrait meilleurs à Magic tout en rendant l’expérience de tournoi plus agréable et sympathique pour tous. Pour cet article, nous allons commencer en douceur avec un comportement que j’ai intitulé « la complainte des malchanceux ».

Voilà quelques phrases que j’entends bien trop souvent dans les tournois Magic : 

  • « Et c’est déjà la cinquième fois que je mulligan aujourd’hui »
  • « J’ai pas encore gagné un toss de la journée »
  • Etc.

Ces remarques sont la plupart du temps exagérées mais cela n’est pas le plus important. Demandons-nous plutôt quel est leur but ? Les joueurs essayent de se faire passer pour des gens « malchanceux ». Cela peut avoir deux utilités :

  • Si le joueur en question a un mauvais score dans son tournoi, cela permet de relativiser ce mauvais résultat : après tout personne ne peut gagner un tournoi si il mulligan à CHAQUE partie, ou si il ne gagne jamais UN SEUL toss.
  • En revanche si le joueur en question est en train d’avoir un bon résultat tout en étant « malchanceux » alors cela démontre son talent démesuré. 

Ces remarques peuvent sembler anodines et elles sont d’ailleurs moins néfastes que les remarques de rage post-défaite (que j’aborderai dans un autre article) mais elles ne sont pas pour autant intéressantes ou utiles. Elles témoignent d’un manque de rationalité de la part des personnes qui les font et peuvent être nuisibles à leurs chances de succès dans un tournoi. Essayons de voir pourquoi…

Personne n’est chanceux ou malchanceux

Si vous deviez retenir une seule chose de cet article ou des tous mes articles, j’espère que ce sera cette idée car elle est primordiale dans les jeux impliquant du hasard mais aussi dans la vie toute entière. 

Il existe une croyance qui voudrait que certaines personnes soient dotées d’une qualité intangible qui s’appelle « la chance » ou à l’inverse «la malchance ». Il s’agit bien évidemment d’une aberration d’un point de vue scientifique et pourtant cette superstition demeure bien présente dans l’esprit de beaucoup d’entre nous. 

Si je fais lancer dix dés à deux personnes différentes, une d’entre elles va probablement battre l’autre (disons que l’on relance en cas d’égalité). Elle a donc eu plus de chance que son adversaire, ce que j’utilise ici est l’utilisation correcte du mot chance (Larousse : issue heureuse de quelque chose). La chance peut décrire un résultat, en quelque sorte la chance, c’est tout simplement la situation dans laquelle vous avez eue une issue favorable lors d’une expérience comportant du hasard. Il s’agit donc d’une description a posteriori d’une expérience. Et rien de plus. Imaginons à présent que je refasse lancer ces dix dés aux deux mêmes personnes. Pensez vous que le gagnant aura une plus grande probabilité de gagner parce qu’il est « chanceux », ou au contraire que c’est maintenant au tour du perdant d’ « avoir sa chance » ? Si c’est le cas vous êtes sous l’emprise de superstitions. Si l’expérience de lancer de dés est identique les probabilités de succès de chaque joueur sont à nouveau identiques (ici équiprobables) quels que soient les résultats des séries précédentes. Si mon joueur A gagne dix séries d’affilée, lors de la onzième série il aura toujours 50% de chances de gagner face au joueur B, ni plus, ni moins.

Le terme de chance peut donc être utilisé pour décrire deux choses : 

  • Un résultat favorable (victoire du joueur A dans la première série)
  • Quelque chose de très improbable qui nous soit arrivé et qui nous ait été bénéfique (les dix victoires d’affilée du joueur A)

A l’inverse le terme de malchance peut désigner : 

  • Un résultat défavorable (défaite du joueur B dans la première série)
  • Quelque chose de très improbable qui nous soit arrivé et qui nous ait été nuisible (un accident de voiture)

Ce que toutes ces utilisations de chance et malchance ont en commun c’est qu’elles décrivent une situation, une expérience a posteriori, une fois que les résultats sont connus. En revanche toute utilisation de ces mots pour prédire le résultat d’une expérience est irrationnelle. Par exemple :

  • « J’ai de la chance aujourd’hui, je vais gagner ce lancer de dé. »
  • « J’ai vraiment pas eu de chance aujourd’hui, ça va bien finir par s’améliorer, du coup je vais garder cette main à un terrain. »
  • « Après avoir perdu 10 toss d’affilée, j’ai de grandes chances de gagner le prochain. »

Toutes ces phrases sont fausses et irrationnelles, la chance n’est pas quelque chose qui existe et qui va influencer les résultats d’une expérience aléatoire. Ce rôle revient au hasard et non à la chance. Or le hasard est tout sauf imprévisible, il est connu, calculable et il est l’objet de deux disciplines nommées « sciences du hasard », la théorie des probabilités et la statistique. Pourtant partout dans l’histoire de l’humanité, les jeux de hasard ont été accompagnés de superstitions (trèfle à quatre feuille, pattes de lapins). Aujourd’hui, vestige de ces superstitions, reste la notion erronée que certaines personnes sont plus « chanceuses » que d’autres. Pourtant croyez vous vraiment qu’une personne prétendue « chanceuse » roulera plus de 6 sur un million de lancer de dés qu’une personne prétendue « malchanceuse » ? 

La notion même de « chance » en tant que facteur permettant d’expliquer ou de prédire les résultats d’une expérience aléatoire est une illusion, une erreur. Le seul contexte dans lequel le terme de chance est réellement utilisable est un contexte descriptif. Même pour une situation descriptive le terme de chance est tellement ambigu qu’il vaut mieux totalement changer sa façon de décrire ces situations.

Une personne vient de gagner un tirage au sort sur un million de participants : 

  • Il est chanceux, donc il a gagné > faux
  • Il a gagné parce qu’il a eu de la chance > incorrect, quelque soit le nombre de participant dans ce tirage au sort il y AURA TOUJOURS UN GAGNANT. Il n’y a donc rien d’exceptionnel à ce qu’une personne gagne cette loterie, il s’agit même de quelque chose d’ordinaire et de prévisible, cela n’a pas été le fait d’une quelconque entité intangible nommée « chance » mais tout simplement le fait du hasard. 

Toutes les observations qui incluent le mot « chance » semblent comporter une part plus ou moins grande d’inexactitude ou d’irrationnel. Si l’on souhaite décrire cette situation de manière exacte il suffit de dire :

  • La probabilité que quelqu’un remporte ce tirage au sort était de 1
  • La probabilité que cette personne remporte ce tirage au sort était de 1/1 000 000 

Quelque chose d’improbable est arrivé à cette personne. Si ce tirage au sort est lié à une récompense on pourra le qualifier de « chanceux » et s’il est lié à une punition de « malchanceux ». Ce qu’on voit ici c’est que la seule bonne manière de décrire une expérience de ce type est en termes de probabilités, la notion de chance elle n’est liée qu’aux récompenses qui accompagnent le résultat. Dans mon exemple de tirage au sort, on ne peut pas dire si la personne a de la chance ou non tant qu’on ne sait pas si il s’agit d’un tirage au sort pour gagner un million de dollars ou pour passer sur la chaise électrique. 

Pour revenir à notre sujet, lorsqu’un joueur vous sort la rengaine classique du malchanceux, il ne fait pas preuve de rationalité. Il oublie sûrement que pour chaque expérience qu’il qualifie de « malchanceuse » il a probablement eu d’autres tournois où l’inverse s’était produit.

 Legacy Board

Pourquoi se plaindre de sa « malchance » est inutile

 Il ne sert à rien de croire qu’une quelconque entité mystique (la « chance ») est contre vous, lorsque l’on joue à un jeu avec une part de hasard il est important d’accepter et de comprendre cette part de hasard. Or, le hasard est une chose auquel on ne peut rien faire. Vous avez perdu tous vos toss lors d’un tournoi ? Quel est donc l‘intérêt de s’en plaindre, après tout vous n’y avez été pour rien. Si votre but est de progresser il est beaucoup plus important de rechercher les moments où vous avez mal joué. Se protéger derrière l’excuse d’une quelconque malchance est une solution très prisée des joueurs médiocres mais n’est aucunement productive si vous souhaitez vous améliorer. 

Imaginons que vous sortez de chez vous sans parapluie. Lorsque vous rentrez du travail le soir il pleut et vous voilà trempé. On peut imaginer deux types de réactions face à cette situation :

  • Vous vous plaignez de votre infortune, ce n’est pas de bol après tout ce matin il faisait beau.
  • Vous vous en voulez de ne pas avoir regardé les prévisions météo.

La différence entre ces situations? Dans un cas, vous vous plaignez de quelque chose sur lequel vous n’avez aucun contrôle (les conditions météorologiques) et par conséquent il y’a fort à parier que vous ne changerez pas votre comportement et que le même problème vous arrivera de nouveau. Dans l’autre cas vous avez analysé une faille dans VOTRE comportement et il vous sera donc possible (si vous le souhaitez) de le modifier afin de ne plus vous retrouvez dans cette situation. 

Pour progresser à Magic, il convient d’avoir le même type d’attitude. Focalisez vous sur ce que vous pouvez changer, le reste n’est pas très intéressant car vous ne pourrez jamais rien y faire. J’ai récemment pu observer un exemple de comportement positif de ce type. Lors du WMCQ à Paris j’ai joué pour le top8 contre Louis Deltour, j’ai fini par gagner le match à l’issue d’une troisième partie où le dessus de mon deck a été beaucoup plus coopératif que le sien. Pourtant au lieu de se plaindre du dessus de mon deck ou du sien (qui sont comme la météo des choses sur lesquelles nous n’avons aucun contrôle) il s’est contenté de répéter « j’ai mal joué, j’ai mal joué ». J’ai beaucoup apprécié cette attitude car je sais que la majorité des joueurs d’une moins grande expérience et d’un moins grand professionnalisme se seraient contentés d’une petite « complainte du malchanceux ». Cependant Louis sait bien que l’important à Magic c’est de faire le mieux possible avec les cartes qui nous sont distribuées. Plutôt que de se plaindre des cartes en question il était beaucoup plus constructif de réfléchir aux meilleures façons dont il aurait pu les jouer.

De plus il existe une propension à exagérer la part de hasard à Magic. L’argument classique que l’on donne pour illustrer la variance est le pourcentage de victoire des meilleurs joueurs. Et oui, nous dit on, Jon Finkel et Owen Turtenwald ne gagnent que 70% de leurs matches. Cela veut donc dire que 30% du temps, ils perdent contre des joueurs qui sont moins bons qu’eux et DONC que c’est à cause de la part de hasard du jeu qu’ils ont perdu. Or cet argument fait une erreur importante, car il part du principe qu’un joueur meilleur « sur le papier » joue forcément toujours mieux que son adversaire. Or dans les 30% de parties que perdent les meilleurs joueurs du monde, il est évident que certaines d’entre elles sont dues à des erreurs de leur part où au fait que leur adversaire ait mieux joué qu’eux lors de cette partie. Ce n’est pas parce qu’un joueur est meilleur sur le papier qu’il va tout le temps mieux jouer que son adversaire, les humains ne sont pas de machines réglées parfaitement ou des joueurs de FIFA qui jouent toujours au même niveau. Dans son excellent Le mental au poker  (ce livre m’a beaucoup appris sur Magic alors que je ne joue pas au poker !) Jared Tendler explique comment chaque joueur dispose d’un « range » de niveaux différents, le C game (désastreux), le B game (solide) et le A game (au top) répartis comme suit.

 Graphique prise de décisions

Ce range permet donc d’expliquer comment les meilleurs joueurs du monde peuvent perdre des parties sans pour autant que cela soit dû au hasard. En effet si le B-game de Jon finkel est le meilleur au monde, il est probable qu’il soit en dessous du A-game d’un autre joueur d’exception (comme Luis scott vargas par exemple), par conséquent il n’est pas impossible qu’un joueur de plus haut niveau perdre contre un plus mauvais joueur sans pour autant avoir mal pioché ou mulligané plusieurs fois.  

J’étais curieux de voir comment ces explications peuvent s’appliquer à d’autres sports. Prenons par exemple le tennis, discipline qui est extrêmement faible en hasard. Cette saison Novak Djokovic avoisine un pourcentage de victoire de 90%, ce que ce chiffre époustouflant cache, c’est qu’il quand même perdu 7 matches. Il y’a donc 7 occasions cette année où le serbe a perdu contre des adversaires moins bon que lui. Cela peut difficilement être imputé au hasard et cela veut tout simplement dire que son B-game est plus faible que le A-game de certains de ses concurrents. Aux échecs, autre discipline réputée pour sa grande absence de hasard le pourcentage de victoires des tous meilleurs joueurs  n’est pas bien plus élevé qu’à Magic (Gary Kasparov avec 70.1% est le meilleur que j’ai trouvé).

Votre talent et vos décisions sont en majeure partie ce qui définit le résultat d’une partie de Magic. Le hasard existe mais vous pourrez seulement vous en plaindre lorsque vous jouerez parfaitement. Or il est impossible de jouer parfaitement à Magic. Vous mettrez donc mieux votre temps et votre énergie à profit à améliorer votre niveau et vos décisions plutôt qu’à vous plaindre de la « chance ».

Pensez à vos adversaires

Lorsque j’entends la « complainte du malchanceux », je suis toujours gêné. Pourquoi l’adversaire me parle de cela ? Pourquoi décide-t-il de me faire partager sa frustration (et sa bêtise) ? Est-ce mon problème s’il a perdu tout ses toss du tournoi ? 

Le plus souvent cette complainte est un monologue et il me semble improbable que vos histoires de ce type intéressent votre adversaire. Gardez les donc pour vous ou pour l’oreille patiente de vos amis. 

Pour récapituler pourquoi se plaindre de sa « malchance » est nuisible

  • La notion de malchance est très incertaine et nimbée de superstitions 
  • Cela vous détourne des analyses rationnelles de vos parties qui vous feront progresser
  • On a tendance à surestimer la part du hasard dans les résultats à Magic
  • Ces histoires n’intéressent sûrement pas vos adversaires (ni vos amis d’ailleurs)
Scg philly
Louisbach
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